| Saïd Sadi au journal le Devoir |
| L'Algérie est à la croisée des chemins |
| Par Lévesque, Claude |
| 12/07/2007 |
Lors des élections législatives algériennes de mai dernier, à peine plus d'un électeur sur trois s'est présenté aux urnes, de l'aveu même du pouvoir, pour reconduire dans leurs fonctions une pluralité de candidats issus du vieux FLN et des deux partis qui lui demeurent fidèles. Le principal parti d'opposition, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui a été une fois de plus limité à 19 sièges, soit un de moins qu'il n'en faut pour avoir le droit de présenter des projets de loi, a parlé de fraudes massives, comme l'a fait une partie de la presse. Selon son président, Saïd Sadi, de passage à Montréal récemment, ce phénomène n'est pas nouveau en Algérie, pas plus que la corruption ou les atteintes aux libertés. Ce qui l'est en revanche, c'est le fait que le pouvoir n'ait même pas cherché à gonfler le taux de participation comme il l'avait fait dans le passé.Saïd Sadi y voit le résultat du «discrédit et de l'instabilité des institutions», qui place l'Algérie «à la croisée des chemins». «Nous sommes dans une fin de règne où la génération qui a confisqué le pouvoir depuis 1962 est en train de partir physiquement», dit-il. «Le fait d'avoir libéré le pays, d'avoir fait de nous des hommes libres, les a amenés à postuler le pouvoir comme un droit absolu qui ne se mérite pas, qui ne se justifie pas. Ils ont une relation patrimoniale à la nation»,poursuit-il. Un gâchis unique Le FLN a exercé un pouvoir sans partage en Algérie entre l'indépendance acquise en 1962 et l'ouverture du pays au multipartisme en 1988. La montée en puissance des islamistes, qui ont remporté le premier tour des législatives de 1991 - le second tour a été annulé-, a marqué le début d'une période de violence extrême qui n'a pas encore tout à fait pris fin, et qui a permis à la classe politique issue de la guerre d'indépendance de conserver les rênes du pouvoir. «Le gâchis algérien est assez unique dans l'histoire contemporaine, dit-il. C'est un pays qui avait un capital symbolique immense en tant qu'étalon de la décolonisation. Par rapport aux autres anciennes colonies, il avait malgré tout un potentiel humain nettement plus conséquent, de même qu'un positionnement géostratégique qui lui conférait un rôle potentiel majeur dans le bassin de la Méditerranée.» Saïd Sadi, psychiatre né en Kabylie en 1947, estime qu'il incombe à sa génération de réussir une «transition qui restitue à l'Algérie un espace politique à la mesure de ses sacrifices et de ses ambitions». Cela est-il possible face à la force du courant islamiste? Saïd Sadi le croit. Selon lui, l'islamisme en Algérie traduit (ou du moins traduisait) davantage une réaction de rejet d'un régime que l'adhésion à un projet théocratique, comme en Iran. Et ce serait la mobilisation citoyenne qui aurait empêché les islamistes de prendre le pouvoir, bien plus que l'action des forces de sécurité. Aujourd'hui, l'islamisme en Algérie présenterait cependant une autre configuration que celle qui prévalait dans les années 1990, ce qui se vérifierait par le nombre plus limité d'attentats, généralement dirigés contre des cibles associées à l'État. «Nous ne sommes plus dans un affrontement algéro-algérien, nous sommes devant la pénétration d'Al-Qaïda, qui a choisi le maillon algérien pour occuper la place nord-africaine», croit le président du RCD. Un régime aveugle «Aujourd'hui, le phénomène islamiste ne gêne pas l'alternative démocratique en tant que concurrent politique, il la gêne en tant que facteur de déstabilisation des institutions et de "terrorisation" éventuellement de la société», conclut-il. Mais le régime algérien, n'arrivant pas à le percevoir de cette façon, ne prend pas les bons moyens pour le combattre, des moyens qui s'appellent, selon M. Sadi, logistique, stratégie et coopération avec les voisins tunisien et marocain. Saïd Sadi a fondé en 1985 la première ligue des droits de l'homme algérienne, un geste qui lui a valu trois ans de pénitencier. Il a ensuite participé au mouvement culturel berbère, puis à la fondation du RCD en 1989. Ce dernier a participé au premier gouvernement nommé par le président Abdelaziz Bouteflika en 1999, mais il s'en est retiré après la répression sanglante en Kabylie en avril 2001. Selon M. Sadi, les libertés sont plus restreintes que jamais en Algérie. «Je suis député et président d'un parti politique légal. Or, entre 2001 et 2007, en dehors de la période de la présidentielle de 2004 où j'étais candidat, je n'ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision d'État» , affirme-t-il. «On a droit à du Bouteflika pendant 40 minutes au journal de 20h. On est dans un ronronnement brejnévien pitoyable. Bouteflika n'a pas pu revenir au parti unique, mais il est fortement tenté par la pensée unique, poursuit-il. Quant à la presse écrite indépendante, qui était probablement la plus impertinente sur la rive sud de la Méditerranée, elle est sujette à tant de pressions qu'elle perd en capacités d'investigation. Les journalistes passent plus de temps devant les tribunaux que dans les salles de rédaction.» |
Lors des élections législatives algériennes de mai dernier, à peine plus d'un électeur sur trois s'est présenté aux urnes, de l'aveu même du pouvoir, pour reconduire dans leurs fonctions une pluralité de candidats issus du vieux FLN et des deux partis qui lui demeurent fidèles.
Le principal parti d'opposition, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui a été une fois de plus limité à 19 sièges, soit un de moins qu'il n'en faut pour avoir le droit de présenter des projets de loi, a parlé de fraudes massives, comme l'a fait une partie de la presse.
Selon son président, Saïd Sadi, de passage à Montréal récemment, ce phénomène n'est pas nouveau en Algérie, pas plus que la corruption ou les atteintes aux libertés. Ce qui l'est en revanche, c'est le fait que le pouvoir n'ait même pas cherché à gonfler le taux de participation comme il l'avait fait dans le passé.Saïd Sadi y voit le résultat du «discrédit et de l'instabilité des institutions», qui place l'Algérie «à la croisée des chemins». «Nous sommes dans une fin de règne où la génération qui a confisqué le pouvoir depuis 1962 est en train de partir physiquement», dit-il. «Le fait d'avoir libéré le pays, d'avoir fait de nous des hommes libres, les a amenés à postuler le pouvoir comme un droit absolu qui ne se mérite pas, qui ne se justifie pas. Ils ont une relation patrimoniale à la nation»,poursuit-il.
Un gâchis unique
Le FLN a exercé un pouvoir sans partage en Algérie entre l'indépendance acquise en 1962 et l'ouverture du pays au multipartisme en 1988. La montée en puissance des islamistes, qui ont remporté le premier tour des législatives de 1991 - le second tour a été annulé-, a marqué le début d'une période de violence extrême qui n'a pas encore tout à fait pris fin, et qui a permis à la classe politique issue de la guerre d'indépendance de conserver les rênes du pouvoir.
«Le gâchis algérien est assez unique dans l'histoire contemporaine, dit-il. C'est un pays qui avait un capital symbolique immense en tant qu'étalon de la décolonisation. Par rapport aux autres anciennes colonies, il avait malgré tout un potentiel humain nettement plus conséquent, de même qu'un positionnement géostratégique qui lui conférait un rôle potentiel majeur dans le bassin de la Méditerranée.»
Saïd Sadi, psychiatre né en Kabylie en 1947, estime qu'il incombe à sa génération de réussir une «transition qui restitue à l'Algérie un espace politique à la mesure de ses sacrifices et de ses ambitions». Cela est-il possible face à la force du courant islamiste? Saïd Sadi le croit. Selon lui, l'islamisme en Algérie traduit (ou du moins traduisait) davantage une réaction de rejet d'un régime que l'adhésion à un projet théocratique, comme en Iran. Et ce serait la mobilisation citoyenne qui aurait empêché les islamistes de prendre le pouvoir, bien plus que l'action des forces de sécurité.
Aujourd'hui, l'islamisme en Algérie présenterait cependant une autre configuration que celle qui prévalait dans les années 1990, ce qui se vérifierait par le nombre plus limité d'attentats, généralement dirigés contre des cibles associées à l'État. «Nous ne sommes plus dans un affrontement algéro-algérien, nous sommes devant la pénétration d'Al-Qaïda, qui a choisi le maillon algérien pour occuper la place nord-africaine», croit le président du RCD.
Un régime aveugle
«Aujourd'hui, le phénomène islamiste ne gêne pas l'alternative démocratique en tant que concurrent politique, il la gêne en tant que facteur de déstabilisation des institutions et de "terrorisation" éventuellement de la société», conclut-il. Mais le régime algérien, n'arrivant pas à le percevoir de cette façon, ne prend pas les bons moyens pour le combattre, des moyens qui s'appellent, selon M. Sadi, logistique, stratégie et coopération avec les voisins tunisien et marocain.
Saïd Sadi a fondé en 1985 la première ligue des droits de l'homme algérienne, un geste qui lui a valu trois ans de pénitencier. Il a ensuite participé au mouvement culturel berbère, puis à la fondation du RCD en 1989. Ce dernier a participé au premier gouvernement nommé par le président Abdelaziz Bouteflika en 1999, mais il s'en est retiré après la répression sanglante en Kabylie en avril 2001.
Selon M. Sadi, les libertés sont plus restreintes que jamais en Algérie. «Je suis député et président d'un parti politique légal. Or, entre 2001 et 2007, en dehors de la période de la présidentielle de 2004 où j'étais candidat, je n'ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision d'État» , affirme-t-il. «On a droit à du Bouteflika pendant 40 minutes au journal de 20h. On est dans un ronronnement brejnévien pitoyable. Bouteflika n'a pas pu revenir au parti unique, mais il est fortement tenté par la pensée unique, poursuit-il.
Quant à la presse écrite indépendante, qui était probablement la plus impertinente sur la rive sud de la Méditerranée, elle est sujette à tant de pressions qu'elle perd en capacités d'investigation. Les journalistes passent plus de temps devant les tribunaux que dans les salles de rédaction.»



